Le Siècle d’Or

Posté par kermes le 25 jan 2008 dans PoésiePas de commentaires

Dans la préface du Sorcier de Meudon d’Eliphas Levi : on peut y lire :

"Que les clavicules de Salomon lui ont servi à bien apprécier Rabelais, et qu’il vous présente aujourd’hui la légende du curé de Meudon comme l’archétype de la plus parfaite intelligence à la vie ; à cette légende se mêle et s’entortille, comme la lierre autour de la vigne, l’histoire du brave Guilain, qui, au dire de notre Béranger, fut ménétrier de Meudon au temps même de maître François"…/…"et croyez qu’il n’est grimoire de sorcier ni traité de philosophie qui puisse surpasser en profondeur, en science et en abondantes ressources, une page de Rabelais et une chanson de Béranger."

En effectuant des recherches sur ce fameux Béranger, j’ai cru, suite à une relecture distraite et rapide de la préface, que ce dernier était contemporain de Rabelais…Et bien figurez-vous, j’ai tout de même trouver quelque chose !

Quelques poèmes d’un certain Béranger de la Tour d’Albennas que j’ai retranscris et que je vais progressivement "mettre en ligne".

Tout ce qui n’est pas donné est perdu !

 

Le Siècle d’Or

de François Béranger de la Tour d’Albenas

 

Avant moymesme, avant l’homme formé,

Un vil Chaos, en soy, tenoit fermé

Le pur Neant dont provint toute chose :

Infuse estoit l’humidité au sec.

Le chaud au froid, le bien au mal avec,

Et l’union en guerre y estoient close.

 

Le hault, le bas, le mylieu, & l’extreme,

Le plus, le moins alors estoient un mesme :

L’amer, le doux, le mol, l’aspre, & le dur

Se compartoient ensemble sans contendre

Le cour du temps ne se pouvoit entendre,

Car le passé, se joingnoit au futur.

 

En mesme place illec faisoient seiour

L’obscurité, & la clarté du jour :

Mort, vie aussi en paix contregardées,

Le plein le vuide ensemble se mettoient :

Et en ce creux massif cachez estoient,

Les haults secrets des premières Idées.

 

Mais le seul tout, qui est fin & principe,

Et qui en rien d’iceux ne participe,

De ce Neant confuz, en un moment

Forma le Ciel & la terrestre masse :

Feit que la Mer en son canal s’amasse

Assignant lieu à chacun Elément.

 

Adonq la Sphere asurée à l’entour,

N’avoit encor fini son premier tour,

Le centre aussi de la machine ronde

N’aguère avoit mise égale distance

Entre soymesme, & la circonférence,

Quand mon royaume eut principe en ce monde.

 

Le jour prospère ou mon heur commença

Fut souz Saturne : & depuis lors en ça

Me suis tenu en ma simplicité :

Et tant que vie au corps ha esté close

Je n’ay trouvée au monde aucune chose

Qui fut nuisible à ma félicité

 

L’esprit douteux, l’oeil voilé d’ignorance,

Le coeur sans ruse esloingné d’assurance,

Et la voix morte estoit : mais tout ainsi

Que commençay de me congnoitre au vray

En un instant certes je recouvray

L’ouir, le voir, & le parler aussi.

 

Et congoissant que dens ceste closture

Incorporée estoit une nature,

Qui se mouvoit le jour en mainte sorte,

Je fuz ravi voyant les Cieux tourner,

Astres reluire, & terre me donner

Fruits provenants d’une semence morte.

 

L’astre esclairant diverses régions,

Et qui ses raiz espand à légions

Dans l’Orizon, fus qui est resident,

Pour si grand heur à mon Ame esjouie :

Mais non point tant comme fut esbahie

Le voyant fondre en la Mer d’Occident.

 

La claire Arurore adonq n’estoit congnue :

Et du Soleil n’attendois la venue

Car sa clarté par voye ténébreuse

Disparoissoit : ainsi me tenois seur

Qu’on ne pouroit desrompre l’espaisseur

Du soir, encloz en ceste masse creuse.

 

Au seul mouvant nature obeissoit

Comme servante, en ce qu’apparoissoit

Aux corps formez les graces estre infuses :

Car l’oeil du monde esteint, vers la nuict brune

Me presenta la clarté de la Lune,

Et à l’enrour mille flammes diffuses.

 

Les feux ardans qui des Astres issoient

La nuict épaisse, & sombre esclaicissoient

Penétramment : dont l’oeil en diligence

Ha tant erré qu’il ha en fin congnue

La lune ronde escarrie & cornue,

Et de son cours eut pure intelligence.

 

Mais nonobstant que son prompt mouvement

Soit entendu : il ne me chault comment,

Ny pourquoiy elle au Ciel se forme ainsi.

Il ne me chault de voir sa face claire

En trois lieux brun ; assez est qu’el m’esclaire

Quand le jour fuit, & m’abandonne icy.

 

L’humide nuict, lors que vint à s’espandre,

Une foiblesse, mon corps alla surprendre,

Que peu à peu, nerfs après nerfs suivit :

Dont comme mort, contre terre je tombe :

Mais au resveil, mon Ame, de sa tombe,

L’air esclairci, & Ciel reluire vid.

 

Mourant la nuict, fus le jour je vinois :

Et en vivant de corps & yeux suivois

Du hault Soleil, la chevelure blonde :

Dont la chaleur, par sa vertu immense,

Donne racine à chacune semence :

Et fi met ordre au Cahos de ce monde.

 

L’ame de moy à chacun mouvement

Du Ciel corbé s’esmouvoit : mesmement

Voyant errer en plein soir, les comettes :

Reluire feux, & oyant parmi l’air

Tonnerres grans, & les haults Cieux crotter,

Comme voulans abandonner leur metes.

 

Ardans esclairs l’Occident vomissoit :

Septentrion l’air, contre l’air poulsoit :

Et le hault Ciel jettoit pierres sus terre,

foudres tomboient aux environs de moy :

Ansi j’avois continuel esmoy,

De touver paix, contre si forte guerre.

 

De peu à peu reformay mon erreur,

Tant que mon oeil, de voir n’ha plus horreur

Le clair Soleil, s’allumer & s’esteindre :

L’esperience assied mon jugement :

Donq si en l’air apperçoy changement,

Dueil pour celà mon coeur ne vient atteindre.

 

Soit le Ciel clair ou plein d’obscurité,

Sortent les vents de leurs creux limité,

Soit douce l’eau, ou pleine d’amertume,

Soit l’air humide, ou sec, soit froid, ou chaud :

Esclaire, tonne ou gresle il ne m’en chaut :

J’ay tout vaincu d’une longue coustume.

 

Autre plaisir que le mien je ne quiers,

Contentement me suit : donc ne m’enquiers

Si l’air soustient la terre balancée.

Ne si le Ciel, qui son rond environnne,

Est par tout hault, & et si l’assiete est bonne,

Que ne soit trop bas, ou hault avancée.

 

Aucun soucy ne m’aiguillonne, ou poingt ;

D’esprit suis libre, angoisseux ne suis point,

Car en lieu bas tous mes désirs je fiche :

Fruits sans labeur sont pour ma nourriture,

Et ne voulant plus qu’appete Nature,

En poureté je me trouve estre riche,

 

Terre administre & et produit d’elle mesme

Fruits différents, sans que je plante ou sème,

Comme ayant pris de me nourrir la charge :

Jour après jour, je vis, sans avoir cure

De courir loing, estimant que Nature

Plus qu’un trait d’oeil n’ha fait la terre large.

 

Hors de péril je me poumeine icy :

Ma nourriture est sans peine & souci :

Les jours, les lieux, ne trouve point austères :

L’hiver gelé ne m’est point ennuyeux,

Ny l’esté chaud : & ce que me plaist le mieux,

C’est de chercher les places solitaires.

 

Je ne me paits par égal entrevalle :

Ma bouche aussi gland nutritif n’avalle,

Si l’estomac premier ne le commande :

A l’appétit je ne suis point subier,

Mais sobrement je pourvoy à l’object,

De faim alors qu’à repaistre demande.

 

Tant est Nature envers moy libérale,

Que du hault Ciel ça bas elle dévale,

Pour attremper de terre les humeurs :

Et si grand ordre y met, que l’an durant

Ay fruits nouveaux, car de ceux que me rend,

Les uns sont verds, quand les autres sont meurs.

 

Ainsi je prens au trésor de Nature,

Le fruit qui plus sert à ma nourriture,

Et de luy change en changeant de saisons :

Après ayant cueilli assez dequoy

Pour me nourrir, je n’en entre à requoy

Souz le couvert de mes vertes maisons.

 

Je suis mon Roy, mon directeur & guide,

Entreteneur de ma franchise, & cuide

Que loy ne peult en oster ou distraire :

Iasoit qu’Amour envers mon proche ordonne

Obéissance, autant qu’à ma personne :

Et n’est licite entreprendre au contraire.

 

Durant mon regne equalité conduit

Tous les vivans : ce que plus les induit

De ne porter l’un contre l’autre envie :

Or c’est un poinct, en ma court arresté

Que la ou règne égale poureté,

Un chacun juge oplente sa vie.

 

Nécessité mesure mon désir :

Contre le froit qui mon corps vient saisir,

Sert le soleil : contre le chaud l’ombrage :

Et pour passer mon nocture délit,

La terre dure administre mon lict :

Gland ma faim chasse, & ma soif le rivage.

 

Propre maison nature m’ha tissue

Aux cavitez de la terre bossue,

Pour eviter du hault Ciel la rigueur :

Maints animalz de laine & poil divers,

Avecques moy courent souz telz couverts

Voulans fuir leur présente langueur.

Honneur & honte, à moy sont incongnus :

Il ne me chault si les membres ay nuds :

Ma volunté en mes plaisir consiste.

Et si le froid me poursuit de trop pres,

Je faits de mousse habillement expres,

Avec lequel contre luy je résiste.

 

Yerre & Pernanche environnent mon chef

Contre le hasle : & si ay derechef

Les promptes mains, à me défendre enclines :

De piedz suis nud, mais l’oeil propre lieu cher :

Ou je les pose alors que fault marcher,

Si qu’offensez ilz ne soient des espines.

 

Rien de caché soit beauté ou laidure,

Bon ou mauvais mon doux siècle n’endure :

J’apperçoy tout, tout m’est mis au devant :

La chair, sa chair, le corps, son corps expose,

Le coeur son coeur : ainsi donques n’est chose

Que l’esprit, ou l’oeil n’en soit savant.

 

Loing de voisins sont noz maisons natales,

Ormeaux branchuz servent de toict ou sales,

Et au pavé les motes verdoyantes :

Contre le vent ne sommes à couvert :

Et comme à nous, ce lieu demeure ouvert,

Ouvert aussi est aux bestes errantes.

 

Varieté de logis ne me plait :

Bien que j’en soye, en nombre, assez complait

Beaux, excellens, comme l’oeil peult congnoitre :

Car n’y ha arbre en la terre croissant,

Que ne me soit palaix propre et decent,

Pour demeurer, pour mourir, & pour naistre.

 

Pour maintenir l’union & la paix,

Des quatre humeurs de mon corps je me paits

D’un exercice à courir en la plaine,

Ou l’oeil se plait à voir de toutes parts

Sortir moutons ça & la tous espars,

Qui en paissant trainent leur blanche laine.

 

Je voy blanchir les cousteaux par le nombre

Grand des brebis, sans celels qui à l’ombre

$sont pour lescher leurs aignelets récents :

Et pas à pas broutant l’herbe desendent

Droit vers la plaine : ou bien souvent se bandent

Masle & femelle, à miliers & à cents.

 

Chèvres aussi un bien pesant saix ont,

Par le grand laict dont pleines elles sont,

Entant que vont de pas large & contraint :

Et l’endemain cherchent pastis nouveaux,

Car vuides sont d’autant que les chevreux

Ont les trayons, & l’un & l’autre espraint.

 

Devant mes yeux je voy en un instant

Cent fois courri les chiens, qui vont battant

Queue & oreille, & se voultrent par terre :

Puis en jappant si gays & légers sont

Au sault & course, & croy que le tout font

Pour seulement ma bonne grace acquerre.

 

Divers oiseaux se pourmenoient en l’air,

Lesquelz je voy & bas, & hault voller :

Poulles aussi mangent herbe & vermine,

Et aux foretz habitent souz la garde

Du Coq hardi, qui les nombre & regarde,

Et de coeur hault devant elles chemine.

 

Après avoir degoise leurs chansons,

Au plus obscur des hayes & buissons,

Vont leurs oeufs pondre : & avec ce leur donnent

Propre chaleur, si bien qu’après un temps,

Mille poulsins, d’illec, je voy sortans

Qui en paissant leurs mères environnent.

 

Les lionseaux, ours & sanglers je prens,

Lesquelz subietz, & privoisez je rens,

Ensemble loups qui les voyans enrouent :

Et bien qu’ilz soient munis de dents cruelles,

Mes enfans tous au partir des mamelles,

Avecques eux paisiblement je jouent

 

Et brevement, n’est animal qui erre

En l’eau profonde, en l’air ou en la terre

Que ne s’incline à mon obéissance.

Nous avons tresve ensemble, & amitié :

Et pour autant que j’ay de luy pitié

Tasche à me voir, & suivre ma présence.

 

Par exercice ainsi donques j’obvie

A ce que peult interesser ma vie

Et alterer mes qualitez robustes :

Les Cieux, à qui Révérence je doy,

Je ne viens point offenser : c’est parquoy

En mon endroit se rendent bons, & justes.

 

A ma santé eau, feu, air, terre servent :

Humide, sec, chaud, froid toujours conservent

Avecques moy une paix, &concorde,

Que pour mon bien nature contracta,

Possible n’est y commettre discorde.

 

Comme le temps change par quatre fois

Ses qualitez, si fais-je : toutesfois

Tel changement proufite à ma nature :

Mais la saison qui plus grand’ayde donne

A mes humeurs, c’est lors que Perséphone

Porduire veult sa verde chevelure.

 

Alorms mes nerfs, plus de force reçoivent :

Nouveaux esprits mes artères conçoivent,

Et plus de sang lon des veines abonde :

Desir d’aymer prend en moy origine,

Après ayant trouvé mon Androgyne

L’amitié croist, & dure tout un monde.

 

Je sents un feu lors en moy pulluler

Qui peu à peu mes esprits vient bruler,

Et si me rend de coeur hermaphrodite :

Le doux visage, yeux friands, cheveux blonds

De mon object, font que par siècles longs

Dedens mon coeur un fu si grand habite.

 

Celle qui est ma moitié tant est belle,

Que seulement la chevelure d’elle

Par sa blondeur, le vig de l’or efface

L’yvoire est blanc, mais plus blanc est son teint,

Le Pole est clair, mais sa clarté s’esteint

Auprès des yeux qui luisent en sa face.

 

Son front serein ou deux arcs sont posez

D’un fin Ebene, autrement composez

Que l’autre au Ciel, de couleur asurée,

La rend plus belle, & plus aymable avec :

Puis la blancheur de son gent corps, illec

Se void parmy la perruque dorée.

 

Jusqu’aux talons pendent ses longues tresses,

De qui se font deux parties expresses

Servants de voile à la nudité sienne :

Et quand le vent les transporte, en ce corps

Deux rond tetins apparoissent alors

Durs comme marbre, & de grandeur moyenne.

 

D’un beau corail la rougeur tres naïve,

Qui de tout autre estaint la couleur vive,

Nature mit en sa riante bouche :

Ainsi voyant une si grand beauté,

Si grand esprit, rempli de gayeté,

Ne puis savoir qui plus au coeur me touche.

 

En mon vivant n’euz voulenté aucune

Fors elle aymer, qui m’est tout, & n’est qu’une :

C’est le seul but ou tend ma fantasie :

Noz coeurs sont joints par un noeud d’amitié :

Elle est ma part, & et je suis sa moitié,

Sans voir en nous tasche de jalousie.

 

Tant seulement amoureuse pitié

Est le thrésor de l’avare amitié :

Qui entre nous est si recommandee,

Que tant s’en fault que se perde, ou s’absente,

Mais doucement devant moy se présente,

Souvent plustot qu’elle n’est demandee.

 

L’affection de mon coeur ne prend source

D’oisiveté, ou nonchallance, pource

Que je demeure en occupation.

Nature donq tant sage & et tant discrete,

Fait en moy vivre une flamme secrete,

Sans toutesfois en sentir passion.

 

De mes amours ne sort aucun artire :

Mais au contraire incessamment j’en tire

Infinité de biens & de plaisirs,

Qui avec moy font demeure éternelle :

Parquoy toujours le feu d’amoureuz zele

Donne accroissance à mes chastes désirs.

 

Soing d’acquerir longue posterité,

Me fait trouver grande prosperité

Au trein d’amour, c’est parquoy je m’en mesle :

Le vain plaisir qu’on y sent, ne m’induit :

Et bien souvent ains qu’entrer au deduit

Fault que prié soye de la femelle.

 

Dessouz la verde, & espesse ramee

Du large Ormeau, moy & ma bien ayme

Entrons au lict pour nous y soulager :

ET du beau fruit conceu en la nuict douce

Sus l’herbe fresche, ou sus la tendre mousse

Au mesme lieu vient pour se descharger.

 

En lieu champestre est sa chambre secrete

Pour s’accoucher : sa matrone discrete

C’est elle mesme : & ses tapis & franges

Sont d’un beau verd que Nature ha tissu :

Et quand son fruit en ses mains ha receu

De mousse fait son verseau, & ses langes.

 

Lors ses tetins plus que la neige blancs,

Deviennent molz, & presque ressemblans

L’oeil & surgeon d’une fonteine vive :

Car au mylieu deux fraises sont posées,

Que de l’enfant pour peu que soient sucees

Laict affluant dedens sa bouche arrive.

 

Grand est son mal, & breve est sa gesine,

Froide est sa chambre, & froide est sa cuisine,

Froids sont les mets d’ont prend sa nourriture.

Et le canal des fleuves est lacuve

Ou elle fait son bain & son estuve,

N’ayant servante aupres, horsmis Nature.

 

Voilà sa couche, & maison plantureuse,

Voilà sont bien, voilà sa vie heureuse,

Ne sentant point l’aguillon du desir :

Avec cela vivons cent, deux cents ans

Par commun aage & noz propres enfans

En six degrez pouvons entrechoisir.

 

Aux environs du palaix ou j’habite,

A mes enfans & famille petite,

Je vois monstrer les benefices grans

Que terre donne en propre temps & lieu :

En congnoissant que ce bien vient de Dieu,

De rendre grace, au Ciel, je les apprens.

 

Si faim les presse, & à moy trop s’en deulent,

Pommes de pin je leur donne, ou s’ilz veulent

Maint autre fruit d’escorce plus subtile :

Et bien souvent je les maine trstous

Plus loing un peu pour cueillir le miel doux

Qui des rochers, & des chesnes distille.

 

Leurs tendres mains dessus, & à l’entour,

Leur sbras aussi je charge à leur retour

De raisin meurs, & autres fruits divers :

Et les bornaux de miel gluant ilz prennent,

Tant que leur plait : ainsi tres joyeux viennent

Se descharger souz noz prochains couverts.

 

Ou parvenus tous leurs fruits abandonnent,

Et s’invitans l’un l’autre, s’entredonnent

Des plus frians & des plus savoreux :

Illes apres, à la luitte s’essaient

A qui mieux mieux courent, saultent, s’esgaient

Sans voir querele, ou fascherie entre eux.

 

En ce plaisir nous vivons, attendans

Que notre cours & le grand nombre d’ans

Nous conduira à quelque heureuse fin :

Durant mon siècle aurons esté, & sommes

Simples de coeur, mais apres nous les hommes

Honnoreront le plus cault & plus fin.

 

Le cours du temps qui mon aage enrichit,

Fait que le poil sus ma teste blanchit

Comme la neige au coupeau des montaignes :

Et de ma chair les forces s’amoindrissent,

Mon cuir se crespe, & mes nerfs s’affoiblissent

Tant ay vagué par ses vertes compaignes.

 

Maint & maint coup le celeste flambeau

Ha eschauffé les cornes du Taureau

Durant mon regne, & de la Vierge astree :

Qui s’ennuiant en la vie mortelle

Au Ciel preten s’en monter : donq par elle

Ne sera plu ceste terre illustree.

 

Soit bien le corps de vieillesse batu,

L’esprit retient encores sa vertu,

Qui survivra immortel, à moymesme :

La chair mourra, & sans tourment aucun

Tousjours l’esprit vivra, ainsi chacun,

Sera doué de son naturel preme.

 

Desja Saturne au Ciel est colloqué

Craingnant son filz : ce que m’ha provoqué

D’abandonner aussi la terre ronde :

Pertes n’y ha, mais au contraire peult

Gaigner beaucoup, mon esprit, quand il veux

Monter au Ciel, & delaisser le monde.

 

SOUSPIR D’ESPOIR

 

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